• PROJET : ARTE E MODA

    Lieu (typologie) : opulente maison bourgeoise des années 20, Montréal Date de réalisation : 2012 Client : couple très classe d’origine italienne, parents de deux pré-ados

    «Le plus facile des projets qu’il m’ait été donné de réaliser, d’abord et surtout en raison d’affinités esthétiques avec le client. Partager le goût du luxe sans tapage, l’intérêt pour l’art et l’amour des choses bien faites nous a mis aussitôt sur la même longueur d’onde. Son attitude allait dans ce sens. Homme de peu de mots et de décisions rapides, attentif, sensible au bien-fondé de mes arguments de professionnel, il n’a raté aucune réunion de travail. Le chantier s’en est bien sûr ressenti. Dix-huit mois après le début des travaux, la famille emménageait. Un projet de cet envergure mené aussi rondement, du jamais-vu dans ma carrière!»

    Transformer une demeure à cinq niveaux style Upstairs Downstairs, la télésérie britannique, en écrin pour œuvres d’art contemporain et design italien affûté. Voilà le dernier défi relevé par René Desjardins, où il pousse à l’extrême sa recherche de l’épure élégante. Soit utiliser le vide comme matière à créer du luxe. Il faut dire que le projet se prêtait à cet exercice de haute voltige. Si le décor apparaissait, ce serait signe d’une totale incompréhension de ce que doit être l’environnement d’un collectionneur.

    Le travail consistera, dans un premier temps, à débarrasser les lieux des "parasites". Casser les cloisons qui empêchaient l’espace de respirer, éliminer les couloirs de service, gommer les interventions des propriétaires successifs. «Chacun avait laissé ses traces, sans cohérence et sans respect pour l’esprit du bâtiment. Un vrai massacre!»

    Ensuite, place à la lumière naturelle. Éclairer l’escalier secondaire par un immense lanterneau, réaligner les ouvertures des pièces en enfilade de manière à optimiser la vue sur la ville, du fin fond de la cuisine à la salle à dîner, depuis le vestibule jusqu’à la salle du petit-déjeuner. Dans la dite breakfast room, percer des portes françaises menant à la nouvelle terrasse suspendue.

    Partout, tendre vers un encombrement visuel zéro en faisant disparaître l’appareillage technique. Dissimuler trappes et sorties d’air de la clim entre plafond et corniches, intégrer la grille des convecteurs aux allèges de fenêtre, supprimer interrupteurs et prises électriques grâce à la domotique, escamoter les portes dans l’épaisseur des murs, les stores écrans à l’intérieur des linteaux. Un travail de soustraction très complexe (et très coûteux) à achever. Construire du "rien" exige encore plus d’imagination et de maîtrise, avec une précision maniaque pour le moindre détail. Paradoxalement, ce vide devient le manifeste d’un raffinement exacerbé.

    Une fois conquis l’espace et la lumière, établir un dialogue avec l’histoire de la maison. Là où d’autres auraient tout explosé pour recommencer à neuf, Desjardins ancre sa modernité dans une subtile réminiscence du passé. Restaurer les losanges plombés des fenêtres mais habiller les cheminées d’un rigoureux parement en marbre Statuario. Conserver l’ordonnance du rez-de-chaussée, dont le living hall et son escalier aux accents Art Déco, mais en révéler un sens nouveau par des murs gris perle et des parquets en frêne torréfié couleur cacao. Simple, net et terriblement efficace. De façon plus caustique, évoquer la ségrégation spatiale maîtres-valets typique de l’époque victorienne en hiérarchisant les espaces à l’aide de boiseries. «Je me suis inspiré des lambris d’origine dont il restait quelques vestiges et je les aie remaniés dans un esprit contemporain»

    Le living hall sera ainsi habillé de moulures architecturales figurant de hauts panneaux à cadre nu, tandis que des soubassements menuisés ajoutent une note fastueuse aux pièces d’apparat. Plus discrètes à l’étage intime du couple, les boiseries sont inexistantes sous les combles, traditionnellement réservés aux chambres des domestiques, aujourd’hui suite des enfants et chambre d’invités.

    Au premier sous-sol, transformé en luxueux espace à vivre avec salle d’entrainement et hammam, une poutre de soutien dit la beauté de l’usure. Elle date de la construction et traverse le second sous-sol pour se ficher dans le roc de la montagne. «Je l’ai vu comme une métaphore illustrant la solidité des choses qui durent, une sorte de totem». Dans ces conditions, pas question évidemment de camouflage. Au contraire, magnifier cette poutre, en polissant l’acier jusqu’à ce qu’il étincelle. Puis l’incorporer au bar, où la préciosité du marbre fait ressortir sa brutalité et ses meurtrissures.

    Dans un registre plus léger, la palette de couleurs semble sortie tout droit d’un défilé haute couture Armani. Renseignements pris, «Le déclic est venu un jour, alors que la cliente passait au bureau. Elle portait un manteau en peau retournée chocolat, un pull tout simple en cachemire gris doux, une jupe grège. Autour du cou, un petit foulard en soie dans les tons rosés et violet noué à la garçonne. Un chic fou sans en avoir l’air. Molto elegante !» Tout est dit. L’élégance milanaise, celle qui réussit à se faire remarquer par sa discrétion absolue, sera le fil conducteur du projet.

    Alternative radicale aux intérieurs décorés, la maison est justement de celles qu’on n’oublie pas. Dans le vide révélé qui laisse libre cours au jeu de transparence et de lumière, les œuvres d’art se chargent, électriquement, d’émotion, les rares meubles contribuent à souligner la qualité de l’air. Il y règne une ambiance de paix, parenthèse bienfaisante où l’esprit se délasse et l’imaginaire vagabonde. Lâcher prise, ralentir, rêver…Le temps préservé n’est-il pas le plus rare des luxes aujourd’hui?

    Photos : André Doyon